En 2013, à l'Université hébraïque de Jérusalem, un doctorant nommé Yonatan Sompolinsky et son directeur de thèse, Aviv Zohar, s'attaquent à une question simple en apparence : pourquoi Bitcoin a-t-il besoin de dix minutes par bloc ?
La réponse tient à la physique du réseau. Si l'on accélère la production de blocs, plusieurs mineurs en trouvent un presque au même moment. Bitcoin n'en garde qu'un et jette les autres. Plus on va vite, plus on gaspille de travail, et plus la sécurité s'effrite. Satoshi avait donc choisi la lenteur.
Une idée reprise par Ethereum
Le premier article des deux chercheurs, GHOST, propose une autre règle pour choisir la chaîne : retenir non pas la plus longue, mais celle qui porte le plus de travail, en comptant aussi les blocs écartés. Publié à la conférence Financial Cryptography en 2015, le principe est cité dans le livre blanc d'Ethereum, qui en adopte une version modifiée.
Sur la scène de Bitcoin, dès 2015
Le 7 décembre 2015, à Hong Kong, la conférence Scaling Bitcoin réunit les développeurs qui cherchent à faire passer Bitcoin à l'échelle. Ce matin-là, Pieter Wuille présente la Segregated Witness, Tadge Dryja et Joseph Poon les bases du Lightning Network. Dans la session suivante, intitulée « Breaking the chain », Yonatan Sompolinsky présente « Breaking the chains of blockchain protocols » : l'idée de sortir de la chaîne unique. Six ans avant Kaspa, le blockDAG était déjà discuté parmi les architectes de Bitcoin.
Ne plus rien jeter
Sompolinsky et Zohar vont ensuite plus loin. Plutôt que de choisir entre des blocs concurrents, pourquoi ne pas tous les garder ? C'est la naissance du blockDAG, un graphe où chaque bloc pointe vers plusieurs prédécesseurs. SPECTRE paraît en 2016, puis PHANTOM et sa version pratique GHOSTDAG en 2018. Avec le chercheur Shai Wyborski, GHOSTDAG est présenté en 2021 à la conférence ACM Advances in Financial Technologies, après relecture par des pairs. Cette même année, Kaspa est lancé sur ce protocole, sans prévente ni réserve pour ses fondateurs.
Le capital-risque, sans un seul KAS réservé
Pour passer de la théorie à la pratique, Sompolinsky cofonde en 2017 avec Guy Corem la société DAGlabs. Elle lève 8 millions de dollars auprès de fonds spécialisés de premier plan : Polychain Capital et Accomplice, et Pantera Capital figure aussi parmi ses investisseurs selon CB Insights. Ces fonds ont financé la recherche et le développement. Mais quand Kaspa est lancé en 2021, ni DAGlabs ni ses investisseurs ne reçoivent de KAS : pas de prévente, pas d'allocation, tout est miné depuis le premier bloc. Des investisseurs professionnels ont donc payé pour un protocole dont ils ne détiennent aucune part réservée, un cas presque unique dans le secteur.
Reconnus par les institutions
Ces travaux ont circulé bien au-delà du monde crypto. En 2019, un document de recherche de la Banque des règlements internationaux cite SPECTRE et PHANTOM parmi les pistes pour dépasser la chaîne unique de Bitcoin. La même année, Sompolinsky siège au comité de programme de la Stanford Blockchain Conference, où il préside la session consacrée à l'économie de la blockchain. Il poursuit aujourd'hui ses recherches à Harvard, sur l'ordre des transactions.
DAGKnight, la suite
En 2022, Sompolinsky publie avec Michael Sutton, développeur principal du projet et chercheur en systèmes distribués, le protocole DAGKnight. Son apport : il n'a plus besoin qu'on fixe à l'avance une estimation de la latence du réseau. Il s'adapte à la vitesse réelle des échanges, et reste sûr tant que les acteurs malveillants détiennent moins de la moitié de la puissance de calcul. Le protocole n'est pas encore déployé, mais il est la prochaine grande étape du réseau.
Pourquoi les banques en auraient besoin
Un virement international passe encore par une chaîne de banques correspondantes. Chacune doit laisser des fonds bloqués chez les autres pour couvrir des règlements qui prennent parfois plusieurs jours. Ce capital immobilisé, les comptes nostro et vostro, coûte cher et ne rapporte rien. S'y ajoute un risque connu depuis la faillite de la banque Herstatt en 1974 : avoir payé sa part d'une opération de change sans avoir encore reçu celle de l'autre.
Un registre qui confirme une transaction en une seconde, de façon définitive et vérifiable par tous, répond à ces deux problèmes : moins besoin de préfinancer, et les deux jambes d'un échange peuvent être réglées en même temps ou pas du tout. Encore faut-il que ce registre soit neutre. Une banque n'acceptera pas de régler sur une infrastructure contrôlée par un concurrent ou par une seule entreprise. Un réseau proof-of-work ouvert, sans dirigeant ni réserve pour ses fondateurs, n'appartient à personne. C'est cette combinaison de vitesse, de finalité et de neutralité que la recherche de Sompolinsky rend possible.
Les premiers signes institutionnels sont là. Zodia Custody, dépositaire soutenu par la branche d'investissement de Standard Chartered et en cours de rachat par la banque, inscrit le KAS dans sa liste officielle d'actifs conservés. En Suède, un produit négocié en bourse adossé au KAS est coté depuis décembre 2024. Détenir n'est pas encore régler, mais c'est la première marche.
Et pourquoi l'énergie s'y intéresse
Les industriels réunis par Dii veulent produire de l'électricité et de l'hydrogène propres en Afrique du Nord et au Moyen-Orient pour les vendre, notamment à l'Europe. Ce commerce repose sur la confiance dans des preuves : d'où vient cette énergie, quelle est son empreinte carbone, ce certificat n'a-t-il pas déjà été vendu une première fois ? Depuis 2026, la taxe carbone européenne aux frontières, le CBAM, oblige en plus à documenter les émissions des produits importés.
Ces preuves doivent circuler entre des entreprises et des États qui ne se font pas forcément confiance, de part et d'autre de la Méditerranée. Un registre public et neutre, où chaque certificat est ancré une fois pour toutes et vérifiable sans compte ni intermédiaire, est exactement l'outil qui manque. C'est la porte que KII tente d'ouvrir auprès de Dii. Aucune banque ni aucun énergéticien n'a encore annoncé utiliser Kaspa en production : le besoin est réel, la preuve d'adoption reste à venir.
Dans un secteur où beaucoup de projets se lancent sur un livre blanc marketing, Kaspa fait figure d'exception : ses fondations ont été publiées, discutées et relues avant d'être mises en production. C'est cette rigueur qui explique l'attention que lui portent chercheurs et ingénieurs réseau.